16 mai 2008

Du désir de création

Quand j'étais enfant, ma mère s'émerveillait de mon imagination. Je restais perplexe face à cette affirmation, car je ne sentais pas la pulsion créatrice qui devait surement être à l'origine de la vraie imagination, celle qui avait inventé Astérix et le Capitaine Flam. Je me sentais terne malgré tout.
Et un jour, j'ai lu cette phrase de Giono, "Imaginer, c'est choisir", cette définition magnifique m'a fait comprendre le phénomène. Oui, choisir, comme un enfant dans une salle de jeu immense, marier le guingois avec la courbe, imprimer un pli à ce plane, froisser ce droit d'un doigt taquin. Prendre...

En faisant mon meuble, je fais des bêtises, et ce soir où je suis brisée, je repense à l'établi de mon père, son dessus fait d'une énorme planche de bois, son étau formidable et grinçant, ses tiroirs de fer si lourds d'outils que j'ai du attendre l'adolescence pour avoir la force de tous les ouvrir.
J'ai rêvé longtemps de faire des meubles, de sculpter de nouveaux motifs modernes pour réinventer le salon Louis XIV de ma mère.
Je revois le maillet, longtemps mon outil préféré, avec les ciseaux à bois, je sens encore les poignées de la varlope, la grande à droite, la ronde dans la main gauche. J'ai grandi dans un village, un lieu où les hommes travaillent de leurs mains, paysans, charpentiers ou bricoleurs comme mon père. Ces hommes-là n'ont pas beaucoup de pectoraux, pas énormément de biceps. La puissance est dans le dos, les épaules, les mains, les mollets d'acier.
La puissance est aussi dans l'expérience qui fait imaginer le meilleur moyen, l'outil le plus adapté, qui fait jauger la force disponible et la nécessaire, l'estimation suffisante de l'effort et la peine.

Ce soir, j'ai mal aux avant-bras d'avoir tenu, pressé, serré de toutes mes forces, si mon meuble tiendra debout, ses défauts me font honte, car je sais rien, je ne sais pas manipuler une scie sauteuse, je n'ai pas de rabots ou même de limes, je dois apprendre seule, après avoir passé des heures, toute gosse à planter des clous, à passer les outils à mon père, jusqu'à anticiper sur les besoins, à m'exécuter sans un mot, soldat soumis, quêtant la bienveillance, le partage, la filiation. En vain.
J'ai échoué pour lui aux Beaux-Arts, ou à cause de lui, c'est presque pareil, parce que au lieu de croire en mon talent, j'ai tout pourri d'intellectuel à la con, au lieu de montrer la sensualité fauve dont je vibrais, j'ai fait reluire la prétention, la fatuité : au lieu de peindre la chair, j'ai fait dans l'abstrait, alors que je n'étais pas du tout mûre pour cela. Mon prof d'art au lycée a cru en moi, mais il n'a pas su me pousser vers moi, au lieu de répondre en écho à la sotte prétention de mon père.

J'ai eu une idée de dessin, la semaine dernière, un personnage propice aux gags, et je suis écrasée par mon incompétence, car, non, je n'ai pas fait d'école d'art ou de dessin. J'ai répondu à l'obsession des livres, ça allait, c'est l'imagination des autres. Et puis je me suis dégoûtée, frustrée et jalouse de la facilité des médiocres, quand mes mains étaient vides... J'ai délaissé les crayons à écrire et à dessiner, mon imagination s'en était allée voir ses morts : les vieux lauriers d'enfance devenus poussière au fil du chemin.

Il me suffit de regarder mes trous, mes failles, mes effondrements pour y trouver mon père, infatué de son chagrin d'orphelin, égoïste comme un enfant, jaloux comme un mauvais artiste, réclamant sans cesse la reconnaissance, sans jamais donner la sienne. C'est lui qui a vidé mes mains de leurs promesses, de leurs trésors.
Je me revois, haute comme trois pommes, la tête sur son épaule, il me chantait "Jamais, jamais je n'oublierai..." Lui m'a oubliée, sur les bords de son egotisme, pas assez servile pas assez lustrée, pas assez paillettes. Mais moi je n'oublie pas.
C'est pour lui que je me suis éteinte et je ne parviens pas à me rallumer.

14 mai 2008

De l'art du port ou du port de lard

Voilà où ça mène de ne pas travailler, ça mène devant la Poste, un lundi de Pentecôte... Enfin, forte de ma science, je m'y repointai mardi, le museau enfariné, dûment munie de mon petit papier : "deux fois le facteur il est passé, deux fois vous n'étiez pas là, alors il en a eu marre, maintenant, c'est à vous de vous bouger le séant pour l'avoir votre colis, non mais oh, y a pas marqué "la poste", là, hein!"
Etant donné que j'ai la vue basse, j'ai tiré un petit ticket, attendu que les 25 personnes ayant tirés les numéros précédent le mien soient servies et ai bondi à mon numéro, prête à en découdre avec la moindre mamie resquilleuse. Là, on me dirigea avec le sourire vers le guichet devant lequel j'avais glandé trois plombes et où trônait un beau panneau disant : "Ce guichet est strictement réservé aux gens de ton tien quartier à toi, banane, t'as pas besoin de prendre un ticket."
Un peu décontenancée par la familiarité de ce panneau, je signai le papier qu'on me tendit et m'emparai du veau. Il m'avait bien semblé que la dame du guichet avait eu quelque peine à le hisser dessus... Se trouvait devant moi, mon nom écrit en énorme sur toute les facettes, un machin de la taille d'une cuisse d'Alain Bernard, et de son poids.
Tout d'abord, je portais la chose sur le ventre, des deux mains, comme une sage jeune fille se doit de faire. Naturellement, je m'aperçus tardivement que la chose soumise à l'attraction terrestre, entrainait mon t-shirt dans sa chute, et que mon décolleté tendait à révéler au monde si je suis plutôt hippie, américaine* ou brésilienne*. Je résolu donc de laisser là toute grâce et féminité et pris ma cuisse de papier craft sur l'épaule, façon bûcheron canadien.
Quel délice ce fut de remonter le Capitole bondé de gens handicapés du schéma corporel, coupant la route, pilant juste devant moi ou essayant de me chatouiller pour que je lâche ma charge. Visiblement, ma voix mâle vibrant au son de "Je veux revoir mon Acadiiiiie, le pays, qui m'a donné la viiiie" ne faisant pas grand effet, je décidait de changer d'épaule d'abord, puis de changer de continent ensuite, en hissant la chose sur ma tête. Las, malgré les milliers d'heures passées devant les reportages africains, je ne pu jamais lâcher la chose clamant mon nom à tous els horizons que d'une main. On ne devient pas une africaine, on le naît.
Je fus toutefois moins gênée par les niais, un peu plus par les regards éberlués, mais enfin, il faut savoir prendre des décisions. Au moins, j'ai pu vérifier que je marche relativement droite et que mes pieds commencent à bien connaitre les déclivités surprises -Coucou le trou!- des trottoirs toulousains. La chose contenait une caisse à outil, des clefs plates, des embouts de tournevis, des serviettes de toilette pour caler, toutes choses que je possède déja, en mieux, mais aussi un plat en terre cuite pour mon mini-four et deux magnifiques serres-joints de la mort avec des bitoniaux de rêve, choses que je ne possédais pas encore. Ma soeur bretonne pense à moi!

J'aime porter des trucs lourds en public. J'ai eu plein de chouettes expériences dans le domaine, à commencer par ce jour de juin caniculaire où je trouvais le courage d'acheter enfin les 20 kilos d'haltères avec lesquels je voulais me faire des bras. Tu sais, que quelque chose bouge sous la peau quand je crispais tout fort-tout rouge mes petits haricots extra-fins. Je n'avais pas calculé que l'avenue Daumesnil est si longue, que de bras, je n'avais point, qu'il faisait atrocement chaud et que les princes charmants, ça n'existe que dans les contes (ou les trains, parfois, surtout si tu as de gros paninis bien tendus). Le retour à la maison fut épique, les deux cartons de dix kilos étaient dans le même sac, si bien que je devais les porter devant, à deux mains, qu'ils rebondissaient sur la poitrine (l'amorti contrôlé, c'est mieux), qu'ils glissaient l'un contre l'autre, que mes mains trempées de sueur glissaient sur le plastique, que mes protobiceps tremblaient sous l'effort, que mes doigts faiblissaient à chaque pas... Pour l'unique fois de ma vie, je suis entrée dans un bistro, j'ai demandé un verre d'eau,  j'ai été servie dans la seconde, on ne m'a rien fait payer. De dieu! J'ai fini par porter mes cartons sur une épaule, riant épuisée de ma shamallowitude avancée, me promettant d'y remédier.

Et c'est le cas, puisque cet après-midi, en deux voyages, j'ai récupéré environ 30 kilos de planches en agglo jetées à la rue en deux voyages. Quelques indices : des sacs de plastique de courses noués bout à bout pour enserrer les planches hérissées de vis et de chevilles, deux sacs de courses, un pour porter les planches, un pour éviter de se faire un gommage facial à l'aggloméré tout-pourri et une ceinture de cuir pour soulever le tout. Trop forte je suis. Maintenant, va falloir se mcgyver un meuble de cuisine là-dedans. si possible avec tiroir. Quelqu'un a une scie sauteuse à me prêter? De la colle à bois? De petites équerres, de petites vis? C'est qui qui va se coltiner du Midica** demain?

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*Diverses formes d'épilation de la foufe.
**BHV local

13 mai 2008

Des références pourries

Je suis un être persévérant, quand je cherche quelque chose, ça peut durer longtemps. Par exemple, j'ai mis plus de dix ans à mettre la main sur le Dictionnaire du Diable d'Ambrose Bierce, parce qu'il n'était plus édité en France. Je le demandais à la fnuck et ailleurs, en vain, jusqu'à ce que Payot et Rivages répare ce manquement scandaleux. Ca me fait penser que j'ai égaré mon dictionnaire des idées reçues, ce qui est fort contrariant... Passons.
Cette fois, je cherchais un film. Je suis un être persévérant, mais j'ai trouvé mon maître... Depuis deux ans environ que j'avais vu l'extrait fameux, mes idées n'étaient plus si claires... Dans mon souvenir surnageait surtout Nicolas Cage, dans un rôle inhabituel, un rôle de pas gentil. Donc, les jours de grand courage, il m'arrivais de demander un peu le film, en racontant un peu mon extrait, un pied sur le recul. La réponse en deux temps était presque toujours identique : "ça m'dit quequ'chôse" et "nan, onlapa", désolé madame, au revoir.
Il faut préciser avant tout que la Fnuck de Toulouse me laisse souvent des goûts amers dans la bouche, car il s'y trouve rarement, pour ainsi dire jamais ce que je cherche. C''était avant de connaître Ombres Blanches, on ne m'y reprendra plus. M'enfin t'imagine qu'à la Fnuck de Toulouse il n'y a pas le moindre prout de chiure de miette d'essai sur la rhétorique, tu le crois ça? Passssons.

Bon, le pied sur le sol parisien, je me suis jetée comme une perdue dans mon fantasme presque absolu : la Fnuck géante de la rue de Rennes, ses étagères foisonnantes, ses photos d'arts, ses poufs. Eh ben , première déception, yzont plus "La position du penseur couché" de Sébastien Fontenelle et mettent trois plombes à comprendre que je ne me trompe pas sur l'auteur... groumph. Passssssons.
C'est donc déçue, un mauvais Bollywood (avec ENCORE Sharuk Khan, ce type est une infection!) en main, que je me livre à ma petite marotte : "je cherche un film avec Nicolas Cage, assez récent..."
Premier vendeur Samdikekchôse passe dix bonnes minutes sur internet, en vain. Il raconte mon extrait à second vendeur Samdikekchôse qui repart les sourcils froncés en conseillant de demander à Super Vendeur.
Super Vendeur expédie son client et s'empare de moi, avec l'oeil gourmand et fou du bull-terrier qui a senti la piste  d'un garenne en rut.  Un frisson glacé me traverse l'échine, mais je raconte bravement mon extrait d'une petite voix grêle et Super Vendeur Samedirinmaisjevaitrouver lève les yeux de son ordi pour plonger dans les miens. Il n'a pas trouvé....
Prise de peur, je balbutie "Non mais laissez, c'est pas grave, hein, ahah, pensez donc, me regardez pas comme ça, vous me faites peur et pis j'ai un bébé au four d'abord!!!" Mais c'est en vain, le tueur fou me tient, il a ferré de la bonne cliente bien mûre, y va pas la lâcher comme ça :
"Vous avez cinq minutes" me demande Bond, Vendeur Bond, l'oeil et la voix de velours. J'ai à peine acquiescé qu'il s'enfuit et me laisse pantelante et seule pour faire face au gros monsieur qui s'impatiente derrière moi. Mais il renvient! Plus rapide qu'Albator, muni d'un gros dico froissé de tous les films du monde depuis les frères Lumière, c'est dire s'il est gros. Le dico.
Coincée comme un rat, je tente la pitié avec : "Mais je manque de références, le dollar y chute, mézenfants y son a la ru, mon mari ilé mor et ma soeur éla mal au dos!"
Il me saute sur le poil : "Elle a mal au dos!! On va la faire assoir, montrez-moi votre soeur! Où est elle, votre soeur? Hein? Hein?" Ma soeur pécho à la mouche d'un ferme poignet, il l'arrache de l'écran où elle se noie et la visse quasi de force sur un tabouret vacant, derrière un pupitre.
Il se replonge dans son dico l'index nerveux quand je raconte mon extrait pour la Nième fois, à ma soeur :
"C'est un film où il est flic, il y a eu un accident de voiture et une conductrice est coincée, le feu menace, c'est la cata. Alors il va la sauver, mais elle panique car elle le reconnait, c'est le mec qui l'a violée quand elle était jeune, et vala."

Rex lève la truffe de son dico, une patte en l'air et la nuque raide. "C'est pas Nicolas Cage. Bougez pô!"
Absorbé par le néant, il nous laisse à peine le temps de respirer, de théoriser sur ma confusion probable entre deux extraits expliquant mon erreur et me ressaute au poil, plus hystérique qu'un caniche sur une jambe : "C'est pas Nicolas Cage! la voiture elle est noire?" Il jubile, ses yeux pétillent comme un quatorze juillet.
-Meuuuuh, c'est possible...
-Oui, et c'est pas Nicolas Cage! Le flic est raciste et il a fouillé la femme quelques heures avant et il y est allé un peu fort!
-Ah!
-Oui, et la voiture est sur le toit!
-Ui ui ui euh...
-Et il y a une fuite d'essence, et le feu dans la voiture d'à coté!
-Ah ben...
Mais là, les yeux prisonniers de ceux d'un Khaa sous acide, je suis submergée par un flot de paroles mêlant l'histoire, les personnages qui se rencontrent, les thèmes, mon obsession maladive et regrettable pour Nicolas Cage et qui s'achève enfin après moults moulinets de bras et postillons enthousiastes sur "Tout est bon dans ce film, y a rien à jeter!"

Nous ressortons de là lessivées, mal essorées, sonnées. Dans ma main faible et tremblante "Collision" avec, entre autres, Matt Dillon. Nom de Dieu. Matt Dillon.

Tant qu'à faire, pour chercher une oeuvre, autant avoir les bonnes références...