Du désir de création
Quand j'étais enfant, ma mère s'émerveillait de mon imagination. Je restais perplexe face à cette affirmation, car je ne sentais pas la pulsion créatrice qui devait surement être à l'origine de la vraie imagination, celle qui avait inventé Astérix et le Capitaine Flam. Je me sentais terne malgré tout.
Et un jour, j'ai lu cette phrase de Giono, "Imaginer, c'est choisir", cette définition magnifique m'a fait comprendre le phénomène. Oui, choisir, comme un enfant dans une salle de jeu immense, marier le guingois avec la courbe, imprimer un pli à ce plane, froisser ce droit d'un doigt taquin. Prendre...
En faisant mon meuble, je fais des bêtises, et ce soir où je suis brisée, je repense à l'établi de mon père, son dessus fait d'une énorme planche de bois, son étau formidable et grinçant, ses tiroirs de fer si lourds d'outils que j'ai du attendre l'adolescence pour avoir la force de tous les ouvrir.
J'ai rêvé longtemps de faire des meubles, de sculpter de nouveaux motifs modernes pour réinventer le salon Louis XIV de ma mère.
Je revois le maillet, longtemps mon outil préféré, avec les ciseaux à bois, je sens encore les poignées de la varlope, la grande à droite, la ronde dans la main gauche. J'ai grandi dans un village, un lieu où les hommes travaillent de leurs mains, paysans, charpentiers ou bricoleurs comme mon père. Ces hommes-là n'ont pas beaucoup de pectoraux, pas énormément de biceps. La puissance est dans le dos, les épaules, les mains, les mollets d'acier.
La puissance est aussi dans l'expérience qui fait imaginer le meilleur moyen, l'outil le plus adapté, qui fait jauger la force disponible et la nécessaire, l'estimation suffisante de l'effort et la peine.
Ce soir, j'ai mal aux avant-bras d'avoir tenu, pressé, serré de toutes mes forces, si mon meuble tiendra debout, ses défauts me font honte, car je sais rien, je ne sais pas manipuler une scie sauteuse, je n'ai pas de rabots ou même de limes, je dois apprendre seule, après avoir passé des heures, toute gosse à planter des clous, à passer les outils à mon père, jusqu'à anticiper sur les besoins, à m'exécuter sans un mot, soldat soumis, quêtant la bienveillance, le partage, la filiation. En vain.
J'ai échoué pour lui aux Beaux-Arts, ou à cause de lui, c'est presque pareil, parce que au lieu de croire en mon talent, j'ai tout pourri d'intellectuel à la con, au lieu de montrer la sensualité fauve dont je vibrais, j'ai fait reluire la prétention, la fatuité : au lieu de peindre la chair, j'ai fait dans l'abstrait, alors que je n'étais pas du tout mûre pour cela. Mon prof d'art au lycée a cru en moi, mais il n'a pas su me pousser vers moi, au lieu de répondre en écho à la sotte prétention de mon père.
J'ai eu une idée de dessin, la semaine dernière, un personnage propice aux gags, et je suis écrasée par mon incompétence, car, non, je n'ai pas fait d'école d'art ou de dessin. J'ai répondu à l'obsession des livres, ça allait, c'est l'imagination des autres. Et puis je me suis dégoûtée, frustrée et jalouse de la facilité des médiocres, quand mes mains étaient vides... J'ai délaissé les crayons à écrire et à dessiner, mon imagination s'en était allée voir ses morts : les vieux lauriers d'enfance devenus poussière au fil du chemin.
Il me suffit de regarder mes trous, mes failles, mes effondrements pour y trouver mon père, infatué de son chagrin d'orphelin, égoïste comme un enfant, jaloux comme un mauvais artiste, réclamant sans cesse la reconnaissance, sans jamais donner la sienne. C'est lui qui a vidé mes mains de leurs promesses, de leurs trésors.
Je me revois, haute comme trois pommes, la tête sur son épaule, il me chantait "Jamais, jamais je n'oublierai..." Lui m'a oubliée, sur les bords de son egotisme, pas assez servile pas assez lustrée, pas assez paillettes. Mais moi je n'oublie pas.
C'est pour lui que je me suis éteinte et je ne parviens pas à me rallumer.

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